Le dynamisme des études sur la défense européenne

Fondateur du blog de référence Bruxelles 2 portant sur les enjeux de sécurité et de défense européenne, le journaliste Nicolas Gros-Verheyde se demande, dans un article mis en ligne le 30 août 2017, si la « relève stratégique » française n’est pas en panne de réflexion européenne.

 

Relève stratégique, revue stratégique et Union européenne

La « relève stratégique » rassemble les jeunes chercheurs français (doctorants et docteurs) qui travaillent sur les objets constitutifs des « études stratégiques » (la guerre, la résolution de conflits, les transformations de la doctrine militaire, le terrorisme, etc.) et dont les recherches sont financées (en partie) par le ministère de la Défense.

Dans le contexte de l’actualisation de la doctrine de la France dans le secteur de la sécurité et de la défense, décidée par le président de la République Emmanuel Macron et qualifiée de « revue stratégique », un colloque a rassemblé (une partie de) cette « relève stratégique » le 29 août 2017 à l’École militaire (Paris).

Gros-Verheyde, qui a assisté à ce colloque, qualifie cette relève de « brillante » et insiste sur sa féminisation. Toutefois, il remarque qu’aucune présentation n’a trait à l’Union européenne (UE) : « De façon (très) étonnante, aucun travail n’était consacré à l’UE, aux nouveaux projets de coopération, au rôle du Haut représentant… », avant d’ajouter :

« […] une pauvreté qui tient sans doute au hasard des disponibilités des étudiants. Mais pas seulement. Nous l’avions déjà constaté lors de la rédaction de notre ouvrage sur la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) : autant les travaux d’étudiants étaient nombreux dans le monde francophone dans les années 2000 à 2010 sur les missions, les instruments de la PSDC, etc. Autant ils sont plus rares aujourd’hui ».

Au travers d’une communication intitulée « L’Europe de la défense : perspectives de recherche » et présentée le 15 septembre 2017 à Sciences Po Lille dans le cadre de la journée d’étude « L’Union européenne et la paix » organisée par Anne Bazin et Charles Tenenbaum à l’occasion de la sortie de leur ouvrage éponyme aux Presses de SciencesPo, je nuance cette position.

 

Années 2000, contributions des « pairs fondateurs »

Comme le rappelle justement Gros-Verheyde, les travaux scientifiques portant sur les coopérations européennes dans le domaine de la sécurité et de la défense prolifèrent dans les années 2000, dans le contexte de la genèse de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD). À la manœuvre, il y a celles et ceux que je qualifie de « pairs fondateurs ».

Dans le monde francophone, ce champ d’études sur la défense européenne compte des contributions multiples (liste non exhaustive) :

  • Niagalé Bagayoko-Penone (Université du Sussex) et son article sur l’européanisation des militaires français dans la Revue française de science politique en 2006,
  • Yves Buchet de Neuilly (Université Lille 2) et son Europe de la politique étrangère publié chez Économica en 2005,
  • André Dumoulin (École royale militaire de Belgique) et les nombreuses publications dont il est l’auteur sur l’Europe de la défense dans ses différentes dimensions,
  • Bastien Irondelle (SciencesPo, 1973-2013) qui publie un article, devenu un classique, intitulé ‘Europeanization without the European Union’ dans le Journal of European Public Policy en 2003 (voir aussi le numéro spécial de Politique européenne qu’il a dirigé en 2002 avec Pascal Vennesson),
  • Jean Joana (Université de Montpellier) et l’article co-écrit avec Andy Smith sur l’A400M, publié dans West European Politics en 2006,
  • Frédéric Mérand (Université de Montréal) avec son best-seller sur la politique de défense européenne publiée en 2008 aux presses universitaires d’Oxford,
  • Pierre Muller (SciencesPo) par sa recherche sur Airbus.

Au-delà de ses frontières, cette communauté francophone a été influencée, par les études d’Anand Menon (Universités de Birmingham et d’Oxford), de Stephanie Hofmann (Institut des hautes études de Genève), et du « pair des pairs », Jolyon Howorth (Université de Yale).

 

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Diapositive 4 du Powerpoint de ma communication

 

Jamais avare d’un bon mot, Andrew Moravcsik, professeur à l’université de Princeton, fait alors remarquer qu’il y a plus de chercheurs qui étudient ce « rêve illusoire » (‘pipe dream’) qu’incarne la PESD, que d’acteurs politiques et militaires qui l’élaborent et la mettent en œuvre à Bruxelles.

 

Années 2010, désengagement des « pairs fondateurs »  

Une décennie après, le constat de Gros-Verheyde est partagé : cette communauté de chercheurs participe moins, voire est absente, de l’analyse de la défense européenne. Les explications de cette évolution sont multiples. Au-delà du décès de Bastien Irondelle qui laisse un vide en France, deux raisons sont identifiées.

  • Victime de leur succès professionnel, les chercheurs mentionnés obtiennent des responsabilités scientifiques leur laissant moins de temps pour poursuivre leurs recherches. Par exemple, Anand Menon est en charge depuis 2014 d’un vaste programme de recherche gouvernementale sur les relations entre le Royaume-Uni et l’UE qui l’éloigne de ses travaux ayant trait à l’Europe de la défense. Il est probable que les négociations portant sur le « Brexit » – objet de son prochain ouvrage – ne facilite pas son emploi du temps à l’avenir,
  • Ajoutons, qu’après avoir travaillé une quinzaine d’années sur un même objet d’étude, certains chercheurs décident de réorienter leur agenda de recherche. C’est le cas de Frédéric Mérand dont les travaux portent, depuis quelques années, moins sur la PESD/PSDC que sur la politisation de l’UE, le déclin géopolitique et les relations UE-Russie.

Années 2010, émergence d’une « deuxième génération »

Ceci étant dit, il n’est pas observé un déclin des études portant sur les coopérations européennes dans le secteur de la sécurité et de la défense, comme l’affirme Gros-Verheyde. Au contraire, un dynamisme de ces travaux est impulsé par une « deuxième génération » de chercheurs qui émerge dans les années 2010.

Citons les travaux de (liste non exhaustive) :

 

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Diapositive 6 du Powerpoint de ma communication

 

Les contributions de cette deuxième génération ne s’inscrivent pas exclusivement en études européennes, mais se prolonge :

  • en analyse des politiques publiques, avec les travaux de Catherine Hoeffler (Université Catholique de Lille) portant sur la transformation des politiques allemande, britannique et française d’armement, ainsi que de Lucie Béraud-Sudreau ayant trait aux politiques de contrôle d’exportation d’armements en France et en Suède,
  • en économie politique comparée, avec un projet de recherche mené actuellement par Alina Surubaru sur le maintien en condition opérationnel (MCO) en France et au Royaume-Uni,
  • en théories des relations internationales, avec les recherches d’Alice Pannier traitant de la coopération franco-britannique et de Benoît Pelopidas sur les opinions publiques des citoyens de l’UE de moins de trente ans vis-à-vis de l’arme nucléaire,
  • en études stratégiques, Hugo Meijer (IUE  Florence) et Marco Wyss (Université de Lancaster) publieront en 2018 le ‘Handbook of European Defence Policies and Armed Forces’ aux presses universitaires d’Oxford,
  • J’ai contribué à ces recherches sur la défense européenne, parfois avec Lucie Béraud-Sudreau, Catherine Hoeffler et Frédéric Mérand,
  • Au-delà de la communauté francophone, les nombreuses publications d’Ulrich Krotz (IUE Florence) sur la coopération franco-allemande et de Marc de Vore (Université de St Andrews) sur l’économie politique de l’armement en Europe, sont à signaler.

On peut citer trois initiatives complémentaires :

 

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Diapositive 7 du Powerpoint de ma communication

 

En résumé, la position selon laquelle la « relève stratégique » française est, au milieu des années 2010, en panne de « réflexion européenne » n’est pas partagée.

 

Perspectives de recherche

Dans les années à venir, trois objets d’étude mériteraient une attention particulière :

  • Par le politique, l’étude de l’« intégration différenciée » permettrait d’en savoir davantage sur l’imbrication encore mystérieuse (quelles causes et quels effets) des variétés des coopérations européennes de la défense. L’UE n’épuise pas cette réalité politico-institutionnelle mais incarne plutôt un cadre parmi d’autres au sein duquel émerge et s’institutionnalise des coopérations européennes. Cet objet, à travers entre autres le cas de la défense, sera étudiée dans le cadre des activités du Groupe de recherche sur l’Union européenne (GrUE) de l’AFSP,
  • Par la politique avec l’analyse de la fabrique de la décision étatique. À titre personnel, je poursuivrai mes travaux portant sur l’élaboration des processus décisionnels, à partir de la politique britannique d’acquisition d’armements conventionnels dans le cadre d’une recherche postdoctorale, après avoir consacré une thèse de doctorat au cas français,
  • Par les politiques publiques à travers la question du changement politique. Une analyse approfondie du MCO mentionnée précédemment, ou celle de changements institutionnels récents à l’échelle européenne (« paquet défense » en 2009 ou fonds européen de la défense en 2017), favoriseraient notre compréhension de l’Europe de la défense.

Pour ce faire, plusieurs approches sont privilégiées par les chercheurs français pour saisir les coopérations européennes de la défense : l’analyse de l’action publique, l’économie politique constructiviste et institutionnaliste, la sociologie historique du politique ou encore les sociologies politiques de l’Union européenne.

Malgré des différences ontologiques, ces approches ont en commun d’insister sur le rôle des acteurs, ainsi que sur leurs représentations sociales, leurs pratiques, les relations qu’ils entretiennent, et les instruments qu’ils mobilisent. Il serait utile de se risquer à mobiliser des concepts issus de plusieurs approches dans le but d’élaborer des constructions théoriques « hybrides ».

Il en va de même des méthodes. Les research designs gagneraient, en fonction des besoins méthodologiques posés par les questions de recherche, à utiliser non seulement des méthodes qualitatives (analyse contrefactuelle, entretiens semi-directifs, étude(s) de cas, observation participante, process tracing, prosopographie) que quantitatives (analyse de correspondances multiples, analyse des réseaux sociaux, analyse quali-quantitative comparée).

Et au-delà du champ universitaire ?

Enfin, les organisateurs de la journée d’étude m’ont demandé de réfléchir aux liens qui (dés)unissent enseignants-chercheurs et praticiens français sur les enjeux de coopérations européennes en matière de sécurité et de défense.

Quatre conditions sont identifiées pour renforcer ces relations professionnelles :

  • À l’échelle institutionnelle du ministère de la Défense, des efforts significatifs ont été consacrés pour promouvoir la recherche en sciences sociales depuis la fin des années 2000. La création en 2010 de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), le développement en son sein d’une « relève stratégique », la reprise aux presses de SciencesPo de la publication d’une revue à comité de lecture Les Champs de Mars en sont autant de symptômes. À ceux-là s’ajoute le Pacte enseignement supérieur (PAS) signé par le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian au début de l’année 2017 créant des « Centres d’excellence » au sein des Universités. La mise en œuvre de ce projet commencera en 2018 et il faudra y être attentif. Toutefois, on ne peut qu’espérer que cette dynamique (plus de ressources, plus de visibilité) se poursuive,
  • À l’échelle individuelle des praticiens, les perceptions de certains d’entre eux à l’égard du monde de la recherche sont, si ce n’est pugnaces, tout du moins circonspectes. Un ancien chef d’état-major de l’armée de l’Air m’avait demandé, à la fin d’un entretien qu’il m’avait accordé dans le cadre de ma recherche doctorale, avec une bonne foi dont je ne doute pas : « Quand est-ce que vous allez commencer un vrai travail ? ». S’il ne s’agit pas de faire de ce type de commentaires une généralité, ils ne sont pas rares pour autant. D’autres acteurs rencontrés lors de mon enquête de terrain, hauts fonctionnaires et industriels, ont formulé des remarques analogues. Elles peuvent s’expliquer par une méconnaissance voire une dépréciation du travail de recherche en sciences sociales en France par rapport à d’autres démocraties libérales (Allemagne, Canada, États-Unis, Royaume-Uni), du fait de la formation des élites françaises. Alors que dans les pays mentionnés, le doctorat (PhD) correspond au diplôme universitaire le plus élevé et donc le plus reconnu, il est marginalisé en France par la préemption des « Grandes écoles » dont l’influence demeure majeure dans le secteur de la défense : Polytechnique, École des Mines mais aussi l’École nationale de l’administration (ENA),
  • À l’échelle institutionnelle des Universités et des écoles d’enseignement supérieur (Institut d’études politiques), un rééquilibrage du travail des universitaires entre d’une part leurs charges d’enseignements et administratives, et d’autre part, la conduite de leur recherche serait utile. Trop souvent, les premières étant lourdes et chronophages mettent en danger la poursuite des secondes. Dans le contexte de La grande course des universités, il y a un dilemme complexe auquel font face les équipes de direction des institutions universitaires : à court terme, faire fonctionner la machine ; à moyen terme, construire la « valeur » de l’institution qu’elles dirigent en créant les conditions de la création scientifique,
  • À l’échelle des chercheurs, il y a un enjeu de diffusion de la recherche et de circulation des savoirs scientifique en dehors du champ universitaire,
    • Au sein du champ politico-administratif, les praticiens sont en demande continuelle de « food for thought ». La seule offre qu’il leur est proposé est celle des quelques think tanks avec lesquels ils travaillent en étroite collaboration depuis des années. Si ces derniers font un travail de qualité, diversifier les sources d’inspiration pourrait être fructueux,
    • Au sein du champ médiatique, le paradoxe est que dans la « société des experts » dans laquelle nous vivons, il est inhabituel que des chercheurs soient invités sur les plateaux de télévision, ou de lire leurs analyses dans les journaux ou sur les blogs. Pourtant, il paraît difficile que les chercheurs francophones puissent gagner en légitimité sans être visible de l’opinion publique. Plusieurs initiatives récentes vont dans ce sens (liste non exhaustive) :
      • À la télévision : depuis que Frédéric Mérand est directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), il intervient régulièrement pour analyser l’actualité politique internationale à la télévision et dans la presse écrite,
      • Dans la presse écrite : Christian Lequesne, professeur à SciencesPo, écrit des tribunes régulières sur la politique française et la politique de l’UE dans la rubrique « Point de vue » de Ouest France. On peut aussi noter la récente Op-Ed dans le New York Times de Chris Bickerton, professeur à l’Université de Cambridge, intitulée ‘Emmanuel Macron Will Be Yet Another Failed French President’ et qui a fait grand bruit sur Twitter (Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement français, l’ayant qualifié de « Lepeniste »),
      • Sur les blogs : Stéphanie Hennette Vauchez et Antoine Vauchez, tous deux universitaires, ont créé il y a plusieurs années le blog Do You Law? hébergé sur Libération.fr sur lequel ils écrivent régulièrement,
      • Sur Twitter : Olivier Schmitt, professeur à l’Université du Danemark du Sud, est actif sur Twitter. On peut aussi noter qu’il a un site professionnel ce qui est encore rare chez les enseignants-chercheurs français en sciences sociales (au-delà de la page internet de leur Université, école et/ou centre de recherche),
      • Sur Facebook : le GrUE a lancé une page Facebook pour partager les informations liées aux activités scientifiques du groupe de l’AFSP.

En résumé, les canaux sont multiples pour diffuser les idées scientifiques dans le champ médiatique.

 

Pour télécharger :

  • ce texte en document Word, cliquez
  • la présentation Powerpoint de la communication dont est issu ce texte, cliquez ici.
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