Le Général Henri Bentégeat, ancien CEMA, à Sciences Po Saint-Germain

Mardi 2 octobre 2018, le Général Henri Bentégeat est intervenu à Sciences Po Saint-Germain, dans le séminaire « International Co-operation and Defence Policies » du Master « Politique de coopération internationale ».

Lors d’une intervention d’une quarantaine de minutes devant une trentaine d’étudiants, le Général Bentégeat a présenté les choix de sa formation, les principales étapes de sa trajectoire professionnelle et certains arbitrages décisionnels auxquels il a participé, certains gagnés, d’autres perdus.

 

Du « goût de l’aventure » au « passage obligé »  

De sa formation, le Général Bentégeat a rappelé son entrée à St Cyr dans les années 1960, dirigée par son « goût de l’aventure, du commandemment », et aussi « du patriotisme, c’est-à-dire de la France ». Après plus d’une douzaine d’années de service, il entre « rue Saint-Guillaume » (SciencesPo) où il étudie deux ans, en parallèle d’une Licence d’histoire complétée à la Sorbonne.

Il en retient un mode de raisonnement certain et un certain langage, qui lui seront précieux, entre autres, pour « faire face » aux ENArques et autres Polytechniciens qui peuplent les sommets de l’État. Cette formation en sciences sociales lui ouvre les portes de l’École de Guerre, « passage obligé » pour progresser au sein de la hiérarchie militaire. En 1992, il suit la 45e session de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN).

De sa trajectoire professionnelle, le Général Bentégeat en a tracé les étapes marquantes, qui l’ont conduit à devenir chef d’état-major des armées (CEMA), ce qui « ne se décrète pas », mais qui résulte d’un long processus. Le Général Bentégeat a insisté sur son parcours à travers :

  • sa relation à l’Afrique, lui qui a travaillé au Sénégal (1970-1972), à Djibouti (1977-1978), au Tchad (1980), en Centrafrique (1981) et en Côte d’Ivoire au début des années 2000,
  • sa relation aux médias, en tant qu’officier presse du Service d’informations et de relations publiques des armées (SIRPA),
  • sa relation à la diplomatie, en tant qu’attaché de défense adjoint à l’ambassade de France à Washington (1990-1991),
  • sa relation aux sommets de l’État – Président(s), Premier(s) minitre(s), Ministre(s) -, en tant que directeur adjoint de la délégation aux affaires stratégiques (DAS, 1998-1999, aujourd’hui DGRIS), adjoint au chef d’état-major particulier (CEMP, 1993-1996) puis CEMP (1999-2002) du président de la République,
  • sa relation aux armées, en tant que chef d’état-major des armées (CEMA, 2002-2006),
  • sa relation à l’Union européenne (UE), en tant que directeur du comité militaire de l’Union européenne (CMUE, 2006-2009).

 

« Je voyais le Président tous les jours »

Les exemples qui alimentent sont récit, n’ont rien d’anecdotique, mais permettent au contraire, de se représenter de manière moins impressionniste, la complexité des relations de pouvoir et la manière dont se fabrique la politique militaire de la France et les coopérations internationales auxquelles elle prend part.

C’est le cas, par exemple, quand il précise les débuts « difficiles » de sa relation avec Jacques Chirac, en tant que CEMP du Président :

« Chirac s’intéressait à la chose militaire et avait un réel sens stratégique, mais il se méfiait des militaires. Il a fallu plusieurs mois pour obtenir sa confiance ».

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Le Président Chirac et le Général Bentégeat

La relation entre le Président et son plus proche collaborateur militaire à l’Élysée n’est pas une histoire évidente, répétitive et linéaire. Elle est plutôt évolutive et souvent inattendue : le « pouvoir » qui découle d’évènements nationaux (cohabitation) et internationaux (guerre en Irak de 2003) est à « géométrie variable ».

C’est aussi le cas, quand il précise que le ministre de la Défense n’a « aucun pouvoir » sur l' »électron libre », la « courroie de transmission » qu’est le CEMP du Président :

« En tant que CEMP, je voyais le Président tous les jours, souvent le matin. Je le voyais parfois même le dimanche après-midi… malheureusement (sourire). Alors, quand j’étais en désaccord avec le ministre de la Défense, je le faisais immédiatemment savoir au Président ».

En plus du Président, le CEMP du Président est en « contact permanent » avec le CEMA, le Premier ministre et son cabinet, le Quai d’Orsay, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) et les services de renseignement. Le rôle du CEMP du Président se distingue de celui du CEMA qui commande les forces armées, et qui siège dans les organisations internationales (OTAN, UE).

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L’élaboration de la politique militaire de la France est donc façonnée par le caractère et la personnalité des individus qui remplissent ces fonctions – Président, Ministre, CEMA, CEMP du Président – et des relations qu’ils entretiennent entre eux : « Je peux vous dire que j’ai vu des associations bien différentes à travers le temps ». Le mot introductif du Général Bentégeat, l’empruntant à Paul Valéry, pourrait être rappelé ici pour résumer la conception relationelle plutôt qu’instrumentale qu’il se fait du pouvoir :

« Le chef, c’est celui qui a besoin des autres ».

 

« Mon Général, c’est votre dernier mot ? »

Des arbitrages auxquels le Général Bentégeat a pris part, plusieurs ont été exposés. Certains ont été remportés, comme l’arbitrage sur la modernisation de la dissuassion nucléaire à la fin des années 1990 (contre l’avis des ministres de la Défense et des Affaires étrangères), ou ceux relatifs aux quatre « marchés » d’exportations d’armement vers des pays « sensibles » auxquels il s’est opposés (contre l’avis du ministre de la Défense et de l’industrie de l’armement), dans les années 2000. D’autres arbitrages ont été perdus, comme celui de ne pas maintenir en France, un mécanisme de maintien de la paix en Afrique, et d’en confier la responsabilité à l’UE, seulement trois ans après sa création, et « malgré le peu d’appétence pour l’Afrique de nos homologues européens ».

Les raisons explicatives sont multiples et le temps nous a manqué pour approfondir chacun de ces « cas ». Toutefois, le Général a offert plusieurs pistes de réflexion.

Pour les défaites décisionnelles, concernant l’une d’entre elles, il dit avoir « perdu par surprise », en précisant : « Vous savez dans les jeux de Cour, il s’agit d’arriver en premier auprès du Président pour lui donner l’information. Sinon, vous avez souvent déjà perdu ». Lors d’un autre arbitrage, il explique sa « défaite », après avoir eu « une mauvaise appréciation du circuit décisionnel ».

Pour les victoires décisionnelles, la préparation minutieuse (preuves historiques à l’appui, cf. usage d’archives) de certaines réunions – Conseils de défense restreints -, sa relation privilégiée avec le Président, et sa pugnacité, ont favorisé les positions qu’il défendait : « À chaque fois qu’un arbitrage se concluait, Chirac me disait la même chose : mon Général, vous êtes sûr, c’est votre dernier mot ? Il n’était pas toujours content, mais j’avais gagné ».

En substance, on comprend que l’interprétation du Général des relations civilo-militaires, le conduit à considérer simultanément La Défaite des Généraux (Samy Cohen) et leur « Revanche » (Grégory Daho), pour citer deux références classiques en science politique.

 

 

« Je ne crois pas qu’on puisse éradiquer la guerre »

L’intervention du Général s’est poursuivie par près de 45 minutes de questions/réponses avec les étudiants, l’occasion de compléter son propos liminaire :

  • Concernant les rivalités (administratives) entre le ministère de la Défense et le ministère des Affaires étrangères : elles sont inévitables, et en même temps, il est possible de les endiguer par des rapports de travail réguliers et sereins,
  • Sur les rapports armée/industrie : une ligne de crête est à trouver entre des relations de travail nécessaires avec l’industrie de la défense pour répondre aux besoins des forces armées (« Je recevais fréquemment les industriels dans mon bureau »), et le respect de certaines « lignes rouges », comme l’absence d’un soutien à une entreprise et ses intérêts propres par des contacts trop réguliers (« Je n’ai pas connu le lobby militaro-industriel »),
  • Sur la moralité de la guerre et l’idée de « guerre juste » : même si les guerres inter-étatiques ont reculé, les menaces ont évolué et le niveau de violence demeure élevé. Cette situation le conduit à penser que « dans certaines situations, seule la force peut s’opposer à la violence » et qu’il « ne croit pas qu’on puisse éradiquer la guerre »,
  • Quant aux présidents de la République : ni Sarkozy, ni Hollande, et encore moins Macron, n’ont « fait la guerre », et ont une connaissance plus lointaine du monde militaire que leurs prédécesseurs. C’est une donnée nouvelle qui ne favorise a priori pas les relations civilo-militaires,
  • Concernant les femmes à des postes de direction dans le secteur militaire : le Général a vanté les mérites de la ministre actuelle des Armées, Florence Parly, « moins martiale » que Michèle Alliot-Marie. Quant aux chefs militaires, il a rappelé que de plus en plus de femmes sont positionnées à des postes stratégiques de la hiérarchie militaire et « remplissent brillamment la fonction de Général ». En revanche, il a considéré que le moment n’était pas encore venu pour qu’une femme devienne CEMA, les femmes ne représentant encore que 18% des armées françaises.

Pour accéder aux autres témoignages du séminaire de Master « International Co-operation and Defence Policies » de l’automne 2018 :

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Le Général Henri Bentégeat, entouré des étudiants de Master de Sciences Po Saint-Germain
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